ELS FEIES NOSA (TU LES GÊNAIS)

Texte: Miquel Pujadó
Musique: Conrad Setó

Tu les gênais, Ovidi (1), les médailles / qu’on t’a planté dessus tout en prévoyant le dernier jour / n’étaient pas pour toi. C’etait  la maladie / qu’ils remerciaient de ses services, ces pantins. / Cette salope de maladie / qui leur faisait proprement le travail sale. / Et il fallait les voir sourire, ces fils de putain! / Et quels éloges pourris d’hypocrisie! / Ils t’avaient tout refusé. Même l’existence. / Ils avaient peur du miroir que tu plantais / devant leurs yeux, qui réfletait des baves / stimulées par le pouvoir, l’urgence / pour trouver l’angle appropié du prisme / qui justifie les métamorphoses, / et les traces indélébiles des doses / injectables d’amnésie et de cynisme. / Ils ont claudiqué et ils ne te le pardonnaient pas, / et ils parlaient de modes, d’audimat, / de goûts, de marché, de l’expérience / de ce même public qu’ils manipulaient… / Ils ont voulu te séparer de ton peuple / tout en coupant les circuits, parlant de toi au passé / mettant entre parenthèses ton “mérite / d’avoir lutté pour une noble cause”, / en faisant  jaunir la photo,  rendant l’Histoire / la responsable concrète de la Fable, / en se refusant à voir les vers, le mot, / voler livres dans le ciel, au-dessus des scories. / Ils n’ont rien compris: ta rive / était le lendemain. Les aubes que tu as vu, / ils ne les verront jamais, et notre devoir / est de répandre tes cendres vivantes. / Toi, tu t’en fous. Tu es en vacances. / Tu valses avec Teresa, et restes bouche-bée / alors que des anges sexués font des pipes / à Estellés (2), qui rime des frissons. / Mais nous, dans les égouts, / nous souffrons la stupide brutalité du nombre , / mille formes de contrôle, le coup de balai, / la puanteur du ventre de la bête. / De la boue, nous luttons pour la beauté / en essayant de cribler de la poussière d’espoir, / et de mesurer la chambre que tu as parcouru avec une tristesse pleine de lucidité. / Je parle en pluriel, le seul acceptable, / bâti avec des solitudes qui, partagées, / chauffent les coeurs sans mélanger les vies, / sauvent le Je du magma et du stable. / Ta mort m’a redonné la colère / que je croyais avoir perdu avec l’innocence / des ces années-là, pleins de futur, / où la prudence ne nous a permis qu’un changement de cage. / Je dis colère, pas haine, parce que l’haine / est terre stérile, la vie n’y germe pas, / alors que la colère est une matrice, un vagin / qui crée l’embryon d’un nouveau code. / Nous les gênerons, Ovidi, comme des tiques, / comme des mouches aux couilles. Tu n’imagines pas / leurs ennuis, ni quelles épines / nous ferons pousser aux roses des fripouilles. / Tandis qu’on ne veuille pas de nous dans le casting de la Parque, / nous aurons la voix prête et aiguisée, / dressée contre l’immense saloperie… / Bon vent et barque nouvelle… si barque y a!

(1) Ovidi Montllor (1942-1995). ACI valencien de langue catalane. (2) V.A.Estellés, l’un des plus grands poètes catalans du XXème siècle,  valencien aussi et ami d’Ovidi. Il est décedé récemment aussi.